La grandeur de Felix Guattari

Le fait que Félix Guattari soit l’auteur de six pièces déplace le centre de gravité de notre recherche. Cette production théâtrale résonne-t-elle avec la philosophie de Gilles Deleuze et leur philosophie écrite en commun ? Ou, au contraire, n’apparaît-elle pas dans une discontinuité avec la théorie ? Il aurait été idéal que le théâtre de Félix Guattari se présente comme le versant pratique des idées développées dans les livres écrits en commun, idéal que Félix Guattari se pose comme « le Wagner de Deleuze » : de cette façon, nous aurions pu examiner le parfait glissement entre le discours philosophique et l’écriture dramatique. Mais en réalité, cette écriture dramatique ne s’inscrit pas dans une complète continuité. Si nous trouvons toutefois des points significatifs de correspondance avec l’oeuvre écrite à quatre mains, il s’avère que ce théâtre est à l’image du seul Guattari ; un jardin privé dans lequel il continue de cultiver des problématiques contestées dans L’Anti-OEdipe et dans Mille plateaux : on y constate, par exemple, une forte résurgence d’un fond référentiel lié aux théories de Ferdinand de Saussure et de Jacques Lacan. Mais si la pensée du théâtre de Deleuze et l’écriture théâtrale de Guattari ne sont pas aussi connectées qu’on le voudrait, pourquoi les avoir réunies dans cette thèse ? D’abord parce que la relation entre les deux philosophes est assez singulière, du fait de leur écriture à quatre mains, pour s’intéresser aux circulations d’idées qui s’opèrent entre eux. Une circulation qui s’effectue, de plus, entre deux types de discours différents : le discours philosophique et l’écriture dramatique. L’intérêt est d’analyser de quelle manière un homme de pensée, à partir du moment où il se confronte à l’écriture dramatique, joue avec son bagage théorique : s’il se dirige, selon une continuité logique, vers l’écriture d’un théâtre à thèse, d’un théâtre philosophique, ou s’il prend le contre-pied de cet horizon d’attente et livre un théâtre comique, potache, dada. Si l’on ne peut cacher que le théâtre de Félix Guattari ne relève pas d’une grande qualité littéraire, ce théâtre s’inscrit dans l’esprit d’une philosophie créative, « pop », qui s’arroge le droit de sortir de son langage et de ses formes attendues. Ces pièces de théâtre lancent des pistes, suggèrent des orientations sans même les déchiffrer et invitent à se laisser parcourir sans chercher à vouloir se faire véritablement comprendre.

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